Madame innovation : « Nourris-toi l’esprit et le reste viendra »
Qui est qui, qui fait quoi en Bourgogne ? Houriah Ghebalou est la directrice de Premice. C’est-à-dire qu’elle est à la tête de l’incubateur d’entreprises innovantes de la région Bourgogne. Incubateur basé sur le campus de Dijon… à la source de l’innovation.
Génération Campus : Vous êtes directrice de l’incubateur régional Premice, qui aide à la création des entreprises innovantes. Y a-t-il une école qui forme à ce métier ? Quel a été votre parcours ?
Houriah Ghebalou : J’ai passé une maîtrise de sciences économiques à Nancy, puis un DESS IAE (sciences de gestion). Parallèlement, par les cours du CNAM, j’ai préparé un diplôme d’études spécialisé en gestion des PME-PMI. Une fois diplômée, j’ai travaillé comme responsable du service financier de l’INPL (l’Institut national polytechnique de Lorraine), avant d’avoir le concours d’ingénieur CNRS (département des sciences de la vie). C’est ainsi que je suis arrivée en Bourgogne, comme secrétaire générale du Centre européen des sciences du goût, puis à l’incubateur régional, qu’il fallait monter de toutes pièces.
G.C : Vous travaillez au contact des universitaires et des étudiants, pour détecter ceux qui portent un projet d’entreprise ; quels sont les freins que vous constatez dans le développement des initiatives personnelles ?
H.G : S’il y a un conseil que je donnerais, c’est celui de s’inscrire dans des réseaux. Aujourd’hui, les nouvelles technologies le permettent, mais il faut aussi cultiver les rencontres humaines. L’isolement ralentit les étudiants. Il faut sortir de chez soi pour mieux y revenir, aller voir ce qui se passe ailleurs, pour mieux statuer sur son avenir. Globalement, c’est plus facile hier qu’aujourd’hui, ne serait-ce avec le développement des VIE.
Mais il reste des difficultés. Les pouvoirs publics et la communauté universitaire pourraient être davantage au service des étudiants. Un exemple : pourquoi l’info que j’essaie de faire passer n’arrive-t-elle pas jusqu’aux intéressés ? Comment faire en sorte que les étudiants puissent communiquer de manière interpersonnelle avec leur directeur de thèse ? Il y a beaucoup de talents à l’université qu’il faudrait tirer vers le haut. Peut-être faudrait-il faire un accompagnement personnalisé, pour donner une chance à tout le monde ?
G.C : Votre parcours à vous a-t-il été « facile » ?
H.G : Je suis née en 1968. Je suis d’origine kabylo-égyptienne, née en Lorraine, qui a été sinistrée, à la fin des années 80 avec la fermeture des mines. Si je suis issue d’un milieu plutôt défavorisé, mes parents m’ont toujours inculqué des notions fortes. « Nourris-toi l’esprit et le reste viendra » : ça a été le message de mon père, pour qui il fallait se faire respecter pour être respectable.
Malheureusement, les jeunes de ma génération ont fait des études, mais après, il n’y avait pas de boulot. Quand j’ai passé le concours externe du CNRS, pour un poste, il y avait 850 candidats !
G.C : Qui étiez-vous à 20 ans ? Quels étaient vos attentes dans la vie ?
H.G : À 20 ans, j’adorais l’économie, parce que j’avais plein de questions qui recoupent les questions existentielles que tous les jeunes se posent. Mais ma naissance posait d’autres questions (comment être Français avec des origines étrangères par exemple). Mon parcours a été guidé par la volonté d’apprendre pour comprendre, avant de pouvoir exprimer ce que j’avais à dire.
Je suis née un peu rebelle et, à 20 ans, je me suis battue pour une société un peu plus juste, un peu plus solidaire, au sein des associations étudiantes. À 40 ans, j’ai toujours du mal à me taire, mais on apprend à dire les choses au bon moment, en observant. Cependant, pour vivre, il faut réagir, il ne suffit pas de réussir sa vie économiquement : il faut aussi la réussir socialement.
G.C : Quelles étaient les musiques qui vous accompagnaient ?
H.G : Tout le monde se moquait de moi, dans la banlieue où je vivais, mais j’adorais Chopin ! J’aimais aussi le raï (Cheb Mami), Bob Marley et le reggae remixé en soul, Sade aussi. Mon père me faisait aussi écouter beaucoup de musique populaire algérienne. Ce sont des textes de vie… qui me faisaient travailler l’arabe, en même temps !
G.C : Aujourd’hui, vos goûts ont-il beaucoup évolué ?
H.G : J’écoute toujours Chopin , ainsi que du rap, avec mon fils. Il n’y a pas un matin où je ne me réveille pas avec du rap ! Et puis la philosophie est devenue une vraie passion. J’aime les philosophes des Lumières, mais aussi Bergson, qui est dans cette empathie qui me conduit aujourd’hui.
G.C : Qu’est-ce qui vous bouleverse aujourd’hui ?
H.G : Cette espèce de sauvagerie, de violence, poussée malheureusement par un réalisme social décadent, qui s’est illustré il y a quelques jours par l’assassinat de personnes âgées chez elles. Voir des gens, qui pourraient être mes parents, dehors dans la rue, de plus en plus exclus. Ce sont tous ces gaps dans la société avec, à côté, des politiques qui ont perdu le sens des réalités C’est pour ça qu’il faut sortir de chez soi pour ne pas perdre le sens des réalités. Car les étudiants et les universitaires, il ne faut pas l’oublier, nous sommes des privilégiés !
G.C : Si je vous donne une heure libre, tout de suite, que faites-vous ?
H.G : Je prends mon maillot de bain et je vais nager. Puis je vais retrouver des amis, que je vois malheureusement de moins en moins, pour aller manger un gâteau. Mais je prends plus d’une heure quand je me détends !
Propos recueillis par AlC
Qu’est-ce que Premice ?
Au départ simple incubateur régional, Premice est aujourd’hui labellisé « CEEI » (centre européen d’entreprise et d’innovation), ce qui en fait réellement « la » plateforme d’animation et d’accompagnement des projets innovants en Bourgogne.
Le rôle de cette entité est double : elle détecte, oriente et accompagne les projets de création d’entreprises innovantes ; elle assure également un soutien personnalisé aux entrepreneurs souhaitant se développer. Son accompagnement touche à tout : au montage des dossiers pour obtenir les aides aux financements, à la rédaction des brevets qui seront déposés auprès de l’INPI, à la définition d’une stratégie commerciale…
Plus d’infos : www.premice-bourgogne.com/